Je sens, donc nous pourrions... Pour une théorie
sociale des émotions
| Sergio Manghi Professeur à l'Institut de Sociologie et des Etudes Politiques Université de Parme, Italie |
| Dans notre présent, l'expérience émotionnelle
va être de plus en plus valorisée en tant que base du lien social. Elle
se présente comme alternative “ post-moderne ” à la primauté
“ moderne ” du dualisme cartésien corps-esprit. Cette critique de la modernité
se développe souvent, d'ailleurs, sans que l'idée même d'émotion
change sa sémantique : on valorise un objet qui aurait été
négligé par la modernité (les émotions), mais l'objet
demeure le même. En particulier, le mot “ émotion ” garde son identité d'objet “ intérieur ”, bio-psychique, a-historique et a-social (étudié d'abord par les biologistes et les psychologues). Grâce à cette définition (cartésienne, donc encore dualiste), la valorisation des émotions peut nourrir les rêves collectifs de Salut “ post-moderne ”, en promettant de simplifier la complexité du monde à travers la référence à une sorte de naturalité originaire de l'expérience vécue. Cela conduit, entre autres choses, à sous-estimer le rôle des processus émotionnels dans les interactions violentes : dans la famille, dans la ville, parmi les groupes sociaux et ethniques différents. Paradoxalement, cela conduit à sous-estimer, en général, le caractère constitutif des processus émotionnels dans l'expérience humaine, c'est-à-dire des niveaux irréductiblement inconscients des “ règles du jeu ” de l'interaction humaine. Afin de valoriser la complexité de l'expérience émotionnelle, il faut une re-définition de l'idée même d'émotion en termes de processus sociaux : (a) constitutifs de toute expérience humaine, y compris le cogito le plus autoconscient ; (b) unitairement bio-culturels ; ? poïétiques, et non pas seulement ré-actifs ; (d) en même temps intérieurs et extérieurs, c'est-à-dire interactifs. En ces termes, les émotions deviennent des processus de co-exploration et de co-génération, dans le présent, de possibilités de futur : je sens, donc nous pourrions... Une théorie complexe des émotions, bien que nécessaire, ne sera d'ailleurs jamais suffisante : car les processus émotionnels qui accompagnent et qui orientent toute notre action, y compris nos réflexions sur les émotions, demeurent quand même plus complexes. |
| * Congrés Inter-Latin pour la Pensée Complexe |